Quatuor
Sommet absolu de la musique de chambre occidentale et confession intime d'une bouleversante vérité humaine, le Quatuor à cordes n° 14 en ré mineur, D. 810, dit « La Jeune Fille et la Mort », s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Composé en 1824 alors que Franz Schubert, malade et isolé, se sait condamné, ce chef-d'œuvre cyclopéen emprunte son nom au Lied éponyme écrit par le compositeur quelques années plus tôt. L'œuvre transcende le cadre classique du quatuor pour y insuffler un drame symphonique d'une hauteur d'âme universelle, où les quatre instruments luttent pied à pied contre l'inéluctable fatalité. L'écriture de Schubert y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté, dès l'incipit du premier mouvement qui foudroie l'auditeur par son geste d'une franchise monumentale. Les quatre archets s'entrelacent avec une clarté texturale chirurgicale, maintenant une tension dramatique constante qui refuse toute dureté instrumentale artificielle. Le cœur philosophique de l'œuvre réside dans le sublime Andante con moto central : un thème et cinq variations construits sur le choral du Lied originel, où la Mort s'adresse à la jeune fille. Cet hédonisme sonore épuré s'élève comme une prière d'une immense pureté vocale instrumentale, alternant entre résignation solennelle et transfiguration diaphane. Interprétation pléthorique de la terreur existentielle, de la révolte héroïque et de la nostalgie du paradis perdu, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. Le Scherzo, d'une noble rigueur d'école aux accents presque syncopés, prépare l'auditeur au finale. Ce Presto terminal, une tarentelle fantastique et effrénée menée à un train d'enfer, exige des interprètes une complicité mutuelle superlative pour ne pas rompre l'élan de cette course de mort d'une absolue régularité rythmique. Défendu au concert comme au disque par l'élite des quatuors mondiaux, le Quatuor en ré mineur de Schubert conserve une autorité stylistique et esthétique superlative.