Composé au cours de l'année 1825, le Quatuor à cordes n° 15 en la mineur, op. 132, fait partie de la trilogie monumentale de quatuors tardifs commandés par le prince russe Nikolai Galitzine. La genèse de ce chef-d'œuvre est profondément marquée par la biographie de Beethoven : au printemps 1825, le compositeur est terrassé par une maladie intestinale d'une violence herculéenne, le menant au seuil de la mort et interrompant brutalement son travail. Sa convalescence inespérée durant l'été va radicalement bouleverser l'architecture de l'œuvre, inspirant l'un des monuments les plus sacrés, mystiques et bouleversants de toute l'histoire de la musique occidentale. L'œuvre se déploie de manière cyclique autour d'un motif de quatre notes fondatrices. Le premier mouvement s'ouvre sur une introduction suspendue en la mineur, avant d'éclater dans un Allegro passionné et fiévreux. Après un deuxième mouvement en la majeur qui badine avec l'esprit d'une danse populaire, s'élève le cœur spirituel absolu du quatuor : le Molto adagio. Intitulé par Beethoven « Chant sacré de remerciement d'un convalescent à la Divinité », ce mouvement suspend le temps en adoptant le mode lydien (un ancien mode ecclésiastique), ce qui lui confère une pureté de cristal désarmante et une atmosphère d'un autre monde. Cette prière d'une nudité absolue alterne par deux fois avec une section jubilatoire en ré majeur, notée Neue Kraft fühlend (« sentant de nouvelles forces »), traduisant l'élan vital retrouvé du compositeur. La fin du quatuor enchaîne une brève marche solennelle en la majeur, un récitatif dramatique au violon solo digne d'un opéra, et un finale Allegro appassionato en la mineur d'une urgence psychologique intense (dont le thème avait été initialement esquissé pour le finale de la Neuvième Symphonie). La tension est finalement résolue dans une coda Presto lumineuse en la majeur, balayant les ombres de la souffrance. Chef-d'œuvre d'une probité artistique supérieure, l'Opus 132 exige des interprètes une discipline de travail métronomique pour maîtriser ses architectures polyphoniques complexes, doublée d'une écoute mutuelle superlative indispensable pour traduire la dimension proprement métaphysique de ce testament instrumental complet.