Ultime partition achevée par le maître, le Quatuor à cordes n° 16 en Fa majeur, op. 135, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Après les dimensions cyclopéennes des quatuors précédents, Beethoven revient de manière surprenante à une structure classique en quatre mouvements et à un ton d'une clarté lumineuse. C'est dans le finale que s'inscrit le célèbre dialogue ésotérique écrit sur la partition : « Doit-il en être ainsi ? » (*Muss es sein ?*), auquel répond le thème libérateur : « Il le faut ! » (*Es muss sein !*), conférant à ce testament instrumental une hauteur d'âme universelle teintée d'ironie métaphysique. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique fluide et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le Vivace est un prodige de motricité rythmique d'école, syncopé par un motif obstiné à l'alto et au violoncelle sur lequel les violons planent avec une franchise monumentale. Le joyau de la partition reste son Lento assai, une suite de variations d'un hédonisme sonore épuré que le compositeur qualifiait de « doux chant de repos ». Les quatre instruments s'y expriment avec une clarté texturale chirurgicale, exempte de toute dureté instrumentale artificielle, atteignant une immense pureté vocale instrumentale d'une infinie tendresse suspendue. Le finale transmue l'angoisse du motif interrogatif initial en une apothéose joyeuse et presque enfantine. Interprétation pléthorique de l'adieu au monde, de la sérénité retrouvée et du détachement spirituel, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique. L'équilibre souverain et la transparence de l'écriture exigent de la part de l'élite des quatuors de la planète une complicité mutuelle superlative pour en restituer toute la finesse philosophique. Plébiscité par la critique et les musiciens comme un testament d'une infinie sagesse, l'op. 135 conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.