Premier volet du triptyque commandé par le comte Razumovsky, le Quatuor à cordes n° 7 en Fa majeur, op. 59 n° 1, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Ce jalon monumental rompt de manière cyclopéenne avec les proportions classiques de l'op. 18 pour hisser la musique de chambre vers un souffle symphonique et une hauteur d'âme universelle. À sa création, le violoniste Ignaz Schuppanzigh s'étant plaint de la complexité de l'écriture, Beethoven répliqua : « Ce n'est pas pour vous, c'est pour les temps à venir ! » L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le violoncelle énonce d'emblée un thème fleuve d'une franchise monumentale, s'élevant sur un tapis rythmique obstiné aux seconds violons et altos. Le deuxième mouvement est un prodige d'humour et d'invention métrique, s'articulant autour d'une seule note répétée avec une clarté texturale chirurgicale. Le sommet expressif de la partition réside dans son Adagio molto e mesto, une élégie funèbre d'un hédonisme sonore épuré. Les quatre instruments y atteignent une immense pureté vocale instrumentale, filant une déploration suspendue d'une infinie tendresse douloureuse, avant de s'enchaîner sans transition à un finale jubilatoire construit sur un authentique thème populaire russe. Interprétation pléthorique de l'héroïsme beethovénien et de l'émancipation formelle, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La dimension architecturale de l'œuvre exige de la part de l'élite des quatuors du monde une complicité mutuelle superlative pour maintenir la tension dramatique sur une telle envergure. Privilégié par les ensembles les plus exigeants, l'op. 59 n° 1 conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.