Sommet rayonnant de la période médiane de Beethoven et architecture d'une hauteur d'âme universelle, le Quatuor à cordes n° 9 en Do majeur, op. 59 n° 3, dit « Razumovsky », s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Parfois surnommé « L'Étoile » ou « Eroica » en raison de son caractère triomphant, il conclut de manière magistrale la trilogie commandée par l'ambassadeur de Russie à Vienne. Après les déchirements et les explorations sombres des deux premiers quatuors de l'opus 59, cette œuvre cyclopéenne célèbre la victoire de la lumière et de l'esprit humain sur la fatalité, repoussant les limites techniques du quatuor classique. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'œuvre s'ouvre de façon saisissante par une introduction dissonante, mystérieuse et harmonique suspendue, qui égare l'auditeur avant de libérer un Allegro vivace d'une franchise monumentale. Le second mouvement, un Andante mélancolique scandé par un pizzicato obsédant du violoncelle, illustre un hédonisme sonore épuré et exhale un parfum slave d'une immense pureté vocale instrumentale. La véritable apothéose survient dans le finale : un Allegro molto écrit sous la forme d'une fugue géante lancée à un train d'enfer. Les quatre instruments s'y entrelacent avec une clarté texturale chirurgicale, maintenant une tension pyrotechnique constante sans jamais introduire la moindre dureté instrumentale confuse. Interprétation pléthorique de la joie conquérante, de la complexité contrapuntique et de la théâtralité symphonique transposée à quatre instruments, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique. Le finale virtuose exige de la part de l'élite des ensembles de chambre une complicité mutuelle superlative pour ne pas rompre l'élan de cette course folle d'une absolue régularité rythmique. Plébiscité par les musiciens les plus exigeants de la planète, le neuvième quatuor de Beethoven conserve au concert comme au disque une autorité esthétique et stylistique superlative.