Roma occupe une place singulière et crépusculaire dans la production de Jules Massenet. Souvent qualifié à tort de compositeur exclusivement dévolu aux larmes féminines et aux douceurs du demi-caractère (Manon, Werther), Massenet livre ici une partition d'une virilité architecturale et d'une austérité harmonique surprenantes. Après s'être confronté à l'Antiquité chrétienne et païenne dans Marie-Magdeleine (1873) ou Thaïs (1894), Massenet recherche dans Roma une épure dramatique qui regarde vers le classicisme de Christoph Willibald Gluck ou le hiératisme de la Phèdre de Jean Racine. La partition refuse l'anecdote décorative pour se concentrer sur les deux grandes forces de la tragédie : la fatalité collective (le destin de Rome) et le sacrifice individuel. L'analyse de l'écriture musicale met en relief plusieurs composantes stylistiques majeures de cette fin de carrière : Le traitement du continuo et de la déclamation : Le compositeur utilise un style de récitatif mélodique extrêmement fluide, préfigurant presque le parlé-chanté moderne. Les lignes vocales épousent la prosodie française avec une rigueur de ciseleur, évitant les grands airs à vocalises pour privilégier l'efficacité dramatique immédiate. Le rôle du contralto dramatique : Le personnage de Posthumia domine l'œuvre par sa noblesse et sa violence interne. Écrit pour la légendaire Louise Homer lors de la création, ce rôle de vieille femme aveugle et sacrificielle rappelle l'importance des figures maternelles ou ancestrales dans l'opéra tardif (à l'instar de la Fidès du Prophète de Meyerbeer). Massenet lui réserve les harmonies les plus audacieuses de l'ouvrage, basées sur des dissonances non résolues et des couleurs orchestrales sombres (clarinette basse, cordes graves). Une orchestration archéologique : L'appareil orchestral, bien que massif, est utilisé par sections homogènes pour créer des blocs sonores évoquant le marbre romain. Le recours aux fanfares de cuivres et aux rythmes pointés martiaux confère à l'œuvre une solennité presque sacrée, qui contraste vigoureusement avec les élans lyriques du duo de l'acte II. Créé avec un immense succès à Monte-Carlo, puis repris à l'Opéra de Paris la même année, Roma souffrira par la suite du changement esthétique de l'après-guerre, l'avènement de la modernité ayant temporairement éclipsé ces grandes fresques académiques. L'œuvre demeure néanmoins un témoignage incontournable de la maîtrise formelle absolue d'un compositeur au soir de sa vie.