Le Grand Rondeau D 951 représente l'acmé de la littérature schubertienne pour piano à quatre mains, un genre que le compositeur a cultivé toute sa vie et qu'il a élevé au rang de grand art symphonique et philosophique. Le diptyque de l'année 1918 : Cette œuvre ne peut être dissociée de l'Allegro en la mineur "Lebensstürme" (D 947), composé un mois plus tôt, en mai 1828. De nombreux musicologues s'accordent à voir dans ces deux pièces les mouvements complémentaires d'une immense sonate pour quatre mains qui ne dit pas son nom : au tragique et au fracas orchestral de l'Allegro en la mineur répond la paix transfigurée et le dépouillement du Rondo en la majeur. L'analyse de l'écriture met en lumière plusieurs caractéristiques de la maturité tardive de Schubert : L'intégration du Bel Canto : Le thème principal emprunte sa pureté mélodique à l'art de l'aria italienne, mais un opéra miniature dont les voix seraient réparties entre les quatre mains. Le jeu des imitations entre le dessus (primo) et la basse (secondo) crée une polyphonie illusionniste. Le traitement orchestral du piano : Schubert transcende le cadre du piano de salon (la Hausmusik). Par l'utilisation intensive des registres extrêmes du clavier et des doublures d'octaves, il confère à la texture pianistique la profondeur d'un orchestre de chambre, évoquant tour à tour le hautbois solo, les cordes en sourdine et les appels lointains des cors. Les glissements harmoniques : L'œuvre est jalonnée de modulations subites vers des tonalités homonymes (la bascule permanente entre la majeur et la mineur) ou éloignées, créant ces clairs-obscurs psychologiques si propres au voyageur schubertien (Wanderer). La transition pour ramener le refrain après l'orage central en fa mineur demeure l'un des modèles du genre en matière de conduite des voix. D'une exigence digitale modérée mais réclamant un art suprême du toucher, du legs et de la balance sonore entre les deux exécutants, le Grand Rondeau D 951 s'impose comme un testament poétique d'une absolue limpidité.