Séparée de la précédente par une décennie entière, la Dixième Sonate en sol majeur, op. 96, est l'ultime contribution de Beethoven au genre. Composée en 1812, contemporaine des Septième et Huitième Symphonies, elle occupe une place à part, suspendue à l'aube de la dernière période créatrice du maître. Écrite spécifiquement pour le célèbre violoniste français Pierre Rode, dont le style se caractérisait par un lyrisme noble plutôt que par une virtuosité extravertie, Beethoven adapta sa plume pour concevoir une œuvre d'une intimité mystique, d'une douceur contemplative et d'une poésie pastorale absolues. L'Allegro moderato initial s'ouvre de manière iconique par un frémissement, un trille suspendu au violon en sol majeur, qui baigne immédiatement tout le mouvement dans une atmosphère d'une sérénité éthérée et d'un infini raffinement de timbres. Les deux instruments s'y murmurent des confidences d'une fluidité de cristal. L'Adagio espressivo en mi bémol majeur est le sommet spirituel de la sonate : une hymne d'une intégrité poétique bouleversante, l'une des plus belles mélodies vocales jamais nées sous la plume de Beethoven, qui s'enchaîne sans interruption (attacca) avec le mouvement suivant. Le Scherzo en sol mineur, loin de rompre le charme, apporte une brève et sombre danse rythmique, adoucie par un tendre trio en mi bémol majeur. Le finale (Poco allegretto) en sol majeur se déploie sous la forme d'un thème à variations d'une fausse simplicité populaire, traversé par des épisodes contrapuntiques savants et d'une grande intériorité, avant de se clore dans une allégresse lumineuse. Chef-d'œuvre absolu de probité intellectuelle, l'Opus 96 réclame de la part du duo une écoute mutuelle superlative et une discipline de nuances métronomique pour en restituer l'ineffable grâce.