La genèse de cette œuvre compte parmi les épisodes les plus sombres et poignants de la vie du compositeur. En juillet 1960, Chostakovitch est envoyé en Allemagne de l'Est, près de Dresde, pour composer la musique du film Cinq jours, cinq nuits. Profondément dépressif, hanté par des pensées suicidaires et traumatisé d'avoir été contraint d'adhérer au Parti communiste sous la pression du régime soviétique, il détourne son séjour pour écrire en seulement trois jours son Huitième Quatuor. Si l'œuvre porte la dédicace officielle « À la mémoire des victimes du fascisme et de la guerre », Chostakovitch confie dans sa correspondance privée qu'il s'agit en réalité d'un requiem qu'il s'est dédié à lui-même. Fasciné par la puissance dramatique de la partition, le chef et altiste Rudolf Barchaï l'adapte peu après pour orchestre à cordes, une version monumentale que Chostakovitch adoubera avec enthousiasme. L'intégralité de la partition est hantée de manière obsessionnelle par le fameux monogramme musical DSCH (les notes Ré, Mi bémol, Do, Si), véritable signature cryptée du compositeur qui ouvre le premier mouvement et sert de colonne vertébrale psychologique à l'œuvre. La Symphonie de chambre se déploie comme une autobiographie sonore saisissante, où Chostakovitch cite à profusion ses propres chefs-d'œuvre passés : la Première et la Cinquième Symphonie, le Deuxième Trio avec piano, le Premier Concerto pour violoncelle, ainsi qu'un air de son opéra proscrit Lady Macbeth de Mtsensk. Ces réminiscences intimes se heurtent à la violence inouïe du deuxième mouvement (Allegro molto), une danse macabre aux rythmes d'acier évoquant le fracas des bombes, les persécutions de la police secrète et le broyage de l'individu par la machine totalitaire. La transcription de Barchaï pour orchestre à cordes magnifie l'impact dramatique et la portée universelle de cette confession intime. L'ajout des contrebasses confère aux mouvements lents (Largos) une profondeur abyssale et claustrophobique, transformant les coups de boutoir du quatrième mouvement en de terrifiants impacts de détonations ou de portes de prison qui se referment. Les trois derniers mouvements claustrophobes plongent l'auditeur dans une nuit spirituelle d'une tristesse infinie, culminant dans une ultime fugue mourante où le motif DSCH s'éteint dans le silence. Chef-d'œuvre absolu de la musique du XXe siècle, la Symphonie de chambre op. 110a s'impose comme l'un des cris de protestation les plus déchirants jamais formulés contre la tyrannie et la souffrance humaine.