Composée entre 1916 et 1917 dans une Russie en pleine ébullition révolutionnaire, la Symphonie n° 1 en ré majeur, op. 25, dite « Classique », est l'une des partitions les plus célèbres, jubilatoires et iconiques de Sergei Prokofiev. À l'origine de ce projet fou se trouve un défi hautement intellectuel que s'impose le jeune compositeur : s'affranchir du piano (sur lequel il composait habituellement) pour travailler exclusivement par la pensée et l'imagination mentale. Pour ce faire, il décide de se placer sous le patronage spirituel de Joseph Haydn, s'imaginant comment le père de la symphonie classique aurait écrit s'il avait vécu au début du XXe siècle. Le résultat est un coup de maître absolu qui jette les bases historiques du courant néo-classique européen. D'une concision extrême — l'œuvre dépasse à peine le quart d'heure —, la symphonie adopte scrupuleusement le moule formel et l'effectif orchestral réduit de la fin du XVIIIe siècle. Cependant, Prokofiev y insuffle sa griffe inimitable, caractérisée par une ironie mordante, des modulations harmoniques d'une insolente audace, des rythmes d'une vivacité athlétique et des dynamiques contrastées à l'extrême. Le premier mouvement s'ébroue avec une fraîcheur irrésistible, tandis que le Larghetto suspend le temps par une mélodie d'une grâce impalpable, portée par des violons frémissants dans l'aigu. La célèbre Gavotta qui suit (que Prokofiev réutilisera plus tard dans son ballet Roméo et Juliette) remplace le traditionnel menuet par une danse populaire pleine d'humour et de fausse candeur aristocratique. Le finale (Molto vivace) couronne l'édifice par un feu d'artifice de virtuosité et de vélocité, exigeant des bois et des cordes une discipline de travail métronomique et une clarté d'articulation superlative pour ne pas trébucher dans ce tourbillon d'allégresse. Lors de sa création à Petrograd en avril 1918, juste avant le départ de Prokofiev pour un long exil à l'étranger, l'œuvre remporte un triomphe immédiat, séduisant autant les gardiens de la tradition que les partisans de la modernité. Merveille d'équilibre, de légèreté et de probité artistique, cette symphonie miniature demeure l'une des plus aimées et des plus jouées du répertoire mondial, preuve éclatante que la rigueur du passé peut s'allier à l'impertinence du présent avec un génie absolu.