Premier chef-d'œuvre symphonique d'un compositeur alors au faîte de sa gloire, la Symphonie n° 1 en La bémol majeur, op. 55 d'Edward Elgar s'impose comme un monument d'une suprême probité artistique et le testament musical de l'ère édouardienne. Attendue pendant plus de dix ans par le public britannique, sa création à Manchester fut un triomphe cyclopéen sans précédent dans l'histoire de la musique anglaise. Elgar y déploie une architecture orchestrale monumentale qui, selon ses propres mots, refuse tout programme littéraire pour exprimer une hauteur d'âme universelle et une immense quête de paix intérieure. L'écriture d'Elgar y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté, s'ouvrant sur un thème de marche d'une grande noblesse d'école (« nobilmente ») qui sert de fil conducteur et de boussole morale à toute l'œuvre. Les textures orchestrales complexes et les vagues de cuivres s'entrelacent avec une clarté texturale chirurgicale, évitant tout effet de masse confuse ou de dureté instrumentale artificielle. Le sublime Adagio central, d'un hédonisme sonore épuré, s'élève comme un chant suspendu d'une immense pureté vocale instrumentale, où les cordes filent des phrasés d'une infinie tendresse blessée, suspendus hors du temps. Interprétation pléthorique du deuil intime, de la vaillance héroïque et de la mélancolie nostalgique, cette première symphonie insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. Le finale réorganise les conflits thématiques et les tensions harmoniques des mouvements précédents avant de libérer le thème initial dans une apothéose triomphale d'une absolue régularité rythmique. Défendue par l'élite des directeurs musicaux et les phalanges symphoniques les plus exigeantes de la planète, la Première Symphonie d'Elgar conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.