Testament tragique au bord du gouffre et monument d'une suprême probité artistique, la Symphonie n° 10 de Gustav Mahler est l'une des œuvres les plus bouleversantes et mystérieuses de l'histoire de la musique. Composée durant l'été 1910 à Toblach, elle est indissociable de la crise existentielle majeure du musicien, qui venait de découvrir la liaison de sa femme Alma avec l'architecte Walter Gropius. Terrassé par l'angoisse de la perte et la certitude de sa propre mort prochaine (due à sa maladie cardiaque), Mahler a jeté ses dernières forces dans ce manuscrit, y parsemant des cris d'appel déchirants adressés à Alma (« Almschi ! », « Vivre pour toi ! Mourir pour toi ! »). Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique spectrale et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'Adagio initial pousse la tonalité traditionnelle dans ses derniers retranchements avec une clarté texturale chirurgicale. Il culmine dans un accord de dissonance terrifiant (un agrégat de neuf notes strident aux trompettes), véritable cri d'effroi expressionniste qui ouvre la voie à la modernité d'un Schönberg. Le bref mouvement central intitulé Purgatorio tisse un contrepoint d'une rigueur d'école implacable, refusant tout hédonisme sonore épuré au profit d'une ironie grinçante et fantômatique. Interprète pléthorique de la fin d'un monde et de la rédemption par l'amour, cette symphonie avance de bout en bout avec une belle urgence organique théâtrale. Grâce au travail titanesque de reconstruction mené par le musicologue Deryck Cooke, le public a pu découvrir la trajectoire totale de l'œuvre : le finale s'ouvre par les coups sourds d'un grand tambour voilé (évoquant un cortège funèbre entendu par Mahler à New York) avant de s'éteindre dans une immense pureté vocale instrumentale, un chant d'adieu des cordes d'une infinie tendresse. Exigeant un investissement émotionnel presque sacrificiel de la part du chef et de l'orchestre, la Dixième Symphonie conserve au concert une autorité scénique superlative.