Composée au cours de l'été 1944 dans la colonie de compositeurs d'Ivanovo — une retraite sécurisée où s'étaient également réfugiés Dmitri Chostakovitch et Aram Khatchatourian —, la Cinquième Symphonie marque le retour triomphal de Prokofiev au genre symphonique, seize ans après sa Quatrième. Conçue en pleine Seconde Guerre mondiale alors que l'Armée rouge repousse les forces allemandes, cette œuvre monumentale porte symboliquement le numéro d'opus 100, un jalon chronologique que le compositeur souhaitait célébrer avec un éclat particulier. Bien qu'irriguée par le climat de son époque, la symphonie dépasse le simple cadre de la propagande militaire pour s'affirmer, selon les mots mêmes de Prokofiev, comme « un hymne à l'homme libre et heureux, à ses forces puissantes, à sa noblesse et à sa pureté morale ». Sur le plan formel, l'œuvre adopte l'architecture classique en quatre mouvements, mais elle en renouvelle la dynamique en confiant le rôle de pilier héroïque au premier mouvement Andante. Ce mouvement initial de forme sonate se déploie avec une grandeur majestueuse, où des thèmes d'une infinie noblesse alternent avec des paroxysmes orchestraux d'une puissance tellurique. Le deuxième mouvement, un Allegro marcato en forme de scherzo mécanique, libère une énergie cinétique implacable et grinçante, typique du style motorique et du grotesque prokofievien, rythmée par le tic-tac obsessionnel du piano et des percussions. Le cœur émotionnel de la symphonie réside dans le sublime et douloureux Adagio, une longue déploration qui bascule temporairement dans un climat de marche funèbre d'une noirceur expressionniste bouleversante. Le finale (Allegro giocoso) dissipe définitivement ces ombres dans une apothéose de jubilation populaire, d'humour et d'esprit théâtral qui rappelle l'univers chorégraphique de son ballet Roméo et Juliette. Une anecdote historique célèbre immortalise la création de l'œuvre à Moscou : alors que Prokofiev levait sa baguette sur le podium, des salves d'artillerie retentirent à l'extérieur pour annoncer la victoire imminente des troupes russes sur le front de la Vistule, conférant à la première un souffle de triomphe prémonitoire. Cette exécution, qui restera la toute dernière apparition publique de Prokofiev en tant que chef d'orchestre, scella le succès planétaire d'une partition qui s'est imposée comme l'un des sommets absolus du XXe siècle symphonique.