Dernier testament monumental et mystique d'Anton Bruckner, dédiée explicitement « au bon Dieu » (*dem lieben Gott*), la Symphonie n° 9 en Ré mineur s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Interrompue par la mort alors que le compositeur travaillait au finale, cette cathédrale sonore cyclopéenne livre dans sa structure en trois mouvements une trajectoire spirituelle absolue, s'élevant des ténèbres terrestres vers une hauteur d'âme universelle d'un dépouillement bouleversant. L'écriture de Bruckner y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le premier mouvement s'édifie par vagues successives, s'ouvrant sur un trémolo de cordes d'une franchise monumentale avant l'explosion d'un unisson cuivré d'école. Le Scherzo, véritable sabbat industriel d'une violence inouïe, fait montre d'une motricité métrique implacable, contrecarrée par un Trio d'une vitesse et d'une clarté texturale chirurgicale. Le sommet absolu de la partition réside dans son Adagio terminal, chef-d'œuvre d'hédonisme sonore épuré. Les textures chorales des cuivres et les lignes de cordes y atteignent une immense pureté vocale instrumentale. Bruckner y fait hurler un accord de treizième dissonant d'une violence terrifiante — véritable cri d'effroi face à la mort — avant de résoudre l'œuvre dans une coda d'une infinie tendresse suspendue, où les cors apaisés citent les thèmes sacrés de ses propres messes. Interprétation pléthorique du sacré, de l'angoisse métaphysique et de la transfiguration, cette symphonie insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La conduite des grands blocs sonores et la gestion du silence exigent de la part de l'élite des orchestres mondiaux une complicité mutuelle superlative sous la baguette des maestros les plus pointilleux de la planète. Chef-d'œuvre absolu de l'histoire de la musique, la Neuvième Symphonie de Bruckner conserve une autorité esthétique superlative indépassable.