Musique de chambre
Considérées aux côtés des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach comme le monument absolu de l'art de la variation dans toute l'histoire du clavier, les Variations Diabelli sont nées d'une anecdote singulière. En 1819, l'éditeur et compositeur Anton Diabelli envoie une petite valse simple et guillerette de sa composition à cinquante musiciens majeurs de l'Empire d'Autriche (dont Schubert, Czerny et le jeune Liszt), leur demandant une variation chacun afin de publier un recueil collectif au profit des veuves et orphelins de guerre. Si Beethoven rejette d'abord l'offre avec dédain, qualifiant le thème de Diabelli de « rapiéçage de cordonnier » (Schusterfleck), il finit par se prendre au jeu de manière obsessionnelle. Durant quatre ans, il isole, triture et magnifie cette simple danse pour donner naissance à un cycle titanesque de trente-trois variations, qui sera son ultime grand chef-d'œuvre pour le piano. Le génie de Beethoven dans l'Opus 120 réside dans son refus de la simple broderie décorative : il démonte la valse de Diabelli pour en extraire les éléments atomiques (un intervalle de quarte, une note répétée, un rythme de basse) et s'en sert comme fondations pour bâtir trente-trois mondes autonomes. Le cycle traverse un spectre émotionnel, stylistique et historique d'une immensité vertigineuse. Il alterne marches ironiques, éclats virtuoses d'une violence athlétique, parodies savoureuses (la variation 22 cite directement le Don Giovanni de Mozart), et s'enfonce dans une transe mystique lors du triptyque de variations lentes en mineur (29 à 31). L'œuvre culmine dans une gigantesque triple fugue (variation 32) d'une complexité contrapuntique inouïe, avant de s'éteindre dans un menuet final (variation 33) d'une grâce éthérée et intemporelle, transmutant définitivement la modeste valse initiale en une méditation cosmique sur les possibilités infinies de l'art.