Werther est sans conteste le sommet absolu de la maturité artistique de Jules Massenet et l'un des joyaux les plus précieux de tout l'opéra français du XIXe siècle. Écrit à une époque où le compositeur est au faîte de sa gloire, l'ouvrage transcende magnifiquement le roman épistolaire de Goethe. Massenet réussit le tour de force d'insuffler au Sturm und Drang allemand (mouvement littéraire de "Tempête et Passion") la clarté, l'élégance mélodique et le raffinement orchestral de l'école française tardive. Paradoxalement, le directeur de l'Opéra-Comique de Paris refusa initialement la partition en 1887, la jugeant « trop sombre » et suicidaire pour son public, obligeant Massenet à faire créer son chef-d'œuvre à Vienne, où il reçut un triomphe immédiat et historique avant de conquérir définitivement la France. Sur le plan musical et dramatique, Werther est un opéra de l'intimité psychologique, une tragédie domestique en vase clos où la tension monte de manière inexorable. L'orchestration de Massenet y est d'une plasticité géniale : elle n'accompagne pas seulement les chanteurs, elle agit comme le miroir de l'âme torturée de Werther et des tiraillements intérieurs de Charlotte. Le compositeur construit son œuvre sur des contrastes saisissants et déchirants. L'exemple le plus bouleversant se situe à la fin de l'œuvre, lorsque les voix joyeuses des enfants répétant leur cantique de Noël (« Noël ! Jésus vient de naître ») résonnent au loin, à travers la fenêtre, tandis que dans l'intimité de son cabinet, Werther se meurt dans les bras d'une Charlotte éperdue d'amour et de culpabilité. L'acte III à lui seul représente une masterclass absolue d'écriture lyrique. Il enchaîne trois des moments les plus célèbres de l'histoire du chant. Charlotte y déploie sa détresse face aux lettres de Werther, puis sa résignation lors du déchirant Air des larmes. C'est alors que Werther réapparaît pour chanter l'icône absolue du répertoire de ténor : « Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? », une mise en musique d'un poème d'Ossian d'un lyrisme incandescent et désespéré. Exigeant des interprètes une endurance de chaque instant, une diction impeccable et une immense palette de nuances (de la voix mixte murmurée aux éclats héroïques), Werther demeure le portrait le plus bouleversant et le plus universel de la mélancolie romantique et de l'amour impossible.