Sommet absolu, radical et presque terrifiant du contrepoint occidental, la Grande Fugue en Si bémol majeur, op. 133, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Initialement pensée pour clore le 13e Quatuor, cette page cyclopéenne s'est avérée trop gigantesque pour son écrin originel. Rejetée par les contemporains qui y virent un chaos d'aliéné, redécouverte au XXe siècle par Igor Stravinsky qui la décrivit comme « une œuvre d'art contemporaine qui le restera toujours », la Grande Fugue s'élève vers une hauteur d'âme universelle par sa violence visionnaire. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Après une "Overtura" condensant les métamorphoses du thème, la première fugue éclate avec une franchise monumentale. Beethoven y pousse les quatre instruments dans leurs retranchements physiques, accumulant syncopes violentes, trilles obsessionnels et dissonances d'école. Face à ce cataclysme sonore, le Meno mosso apporte un hédonisme sonore épuré d'un immense contraste : une polyphonie d'une clarté texturale chirurgicale, exempte de toute dureté artificielle, où les lignes filent un chant d'une infinie tendresse suspendue, avant le retour des assauts contrapuntiques. Interprétation pléthorique de l'affrontement métaphysique, du chaos maîtrisé et du génie abstrait, cette œuvre insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La redoutable polyphonie, l'extrême tension des archets et la justesse mise à rude épreuve exigent de l'élite des quatuors du monde une complicité mutuelle superlative et une endurance herculéenne. Monument indépassable de l'esprit humain, l'op. 133 conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.