La genèse d'Hippolyte et Aricie constitue l'un des coups de théâtre les plus mémorables de l'histoire de l'opéra français. En 1733, Jean-Philippe Rameau est déjà un homme mûr de cinquante ans, universellement respecté comme théoricien de la musique et maître du clavecin, mais totalement inconnu sur la scène lyrique. En s'attaquant au genre sacré de la tragédie en musique avec ce premier coup d'essai, il déclenche une véritable guerre esthétique entre les « Lullistes », partisans de la tradition classique et dépouillée de Jean-Baptiste Lully, et les « Ramistes », stupéfaits et conquis par la modernité de ce nouveau génie. L'audace de son écriture harmonique et la luxuriance inédite de son orchestre bousculent immédiatement les codes de l'Académie royale de musique. Le livret de l’Abbé Pellegrin transpose le mythe tragique de Phèdre en se focalisant sur les amours contrariées du jeune Hippolyte et de la princesse captive Aricie, pris dans l'engrenage des passions coupables de Phèdre et des erreurs tragiques du roi Thésée. Rameau transcende ce drame humain et mythologique en signant des pages d'une intensité théâtrale absolue, à l'image du terrifiant monologue de Phèdre ou de la monumentale descente de Thésée aux Enfers à l'acte II. Le point d'orgue de cette audace compositionnelle réside dans le célèbre second Trio des Parques, dont les modulations enharmoniques visionnaires et dissonantes étaient d'une telle difficulté technique qu'elles durent être coupées lors des premières représentations, ayant plongé les chanteurs et l'orchestre de l'époque dans une véritable panique. Sur le plan de l'histoire musicale, Hippolyte et Aricie marque l'avènement d'un symphonisme roi au sein de l'opéra français, où l'orchestre ne se contente plus d'accompagner mais participe activement à la tension dramatique et aux évocations de la nature (tempêtes, monstres marins). Rameau aborde sa partition avec une probité intellectuelle et artistique supérieure, combinant une science rigoureuse du contrepoint à une imagination poétique débordante, notamment à travers ses innombrables et irrésistibles divertissements dansés. Redécouvert au XXe siècle grâce aux pionniers du renouveau baroque, ce chef-d'œuvre fondateur demeure l'un des piliers les plus denses, respectés et esthétiquement bouleversants de tout le répertoire lyrique pré-classique.