Commandé à la fin de l'année 1909 par l'audacieux impresario Serge de Diaghilev pour la deuxième saison parisienne des Ballets Russes, L'Oiseau de feu marque un tournant historique absolu dans la vie d'Igor Stravinsky. Alors jeune compositeur russe de vingt-sept ans et élève de Nikolaï Rimski-Korsakov, il accepte de remplacer au pied levé Anatoli Liadov, dont la légendaire lenteur exaspérait Diaghilev. Travaillant d'arrache-pied durant l'hiver, Stravinsky collabore étroitement avec le chorégraphe Michel Fokine pour fusionner plusieurs légendes traditionnelles slaves — l'histoire de l'oiseau magique, du jeune tsarévitch Ivan et du redoutable demi-dieu Kachtcheï l'Immortel. Créé triomphalement à Paris, le ballet propulse instantanément Stravinsky au premier rang de la scène internationale, initiant une collaboration mythique qui donnera plus tard naissance à Petrouchka et au Sacre du printemps. Sur le plan esthétique, l'œuvre est le testament le plus éclatant de l'école orchestrale russe du XIXe siècle en même temps qu'elle pose les fondations des révolutions de la modernité. Stravinsky y pousse l'art de l'orchestration vers des sommets de raffinement jamais atteints, héritant de son maître Rimski-Korsakov une palette de couleurs instrumentales chatoyantes, presque magiques. Pour traduire musicalement le conflit entre le monde surnaturel et le monde humain, il emploie un procédé compositionnel rigoureux : les forces maléfiques et féeriques (Kachtcheï et l'Oiseau de feu) sont caractérisées par un chromatisme instable et l'usage de la gamme par tons, tandis que le monde des humains (Ivan et les princesses) s'exprime à travers un diatonisme épuré et de véritables thèmes folkloriques russes. Cet univers sonore rutilant, soutenu par un orchestre gigantesque incluant des percussions foisonnantes et trois harpes, enveloppe l'auditeur dans une atmosphère de conte de fées d'une plasticité inouïe. Bien au-delà de sa fonction initiale d'accompagnement chorégraphique, L'Oiseau de feu libère une puissance purement symphonique qui annonce le dynamisme tellurique des œuvres futures du compositeur. La célèbre Danse infernale de tous les sujets de Kachtcheï, avec ses syncopes brutales, ses accents asymétriques foudroyants et son ostinato rythmique féroce, bouscule violemment les codes de la métrique occidentale. Face à ce déchaînement de violence, la délicate Berceuse, portée par le timbre nostalgique du basson solo, offre une parenthèse d'une poésie suspendue, avant que le Finale ne s'élève dans un crescendo triomphal et solaire célébrant la délivrance des sortilèges. Conscient du potentiel de sa partition au concert, Stravinsky en tirera trois suites d'orchestre (en 1911, 1919 et 1945) ; la version de 1919 demeure aujourd'hui encore l'un des chefs-d'œuvre les plus populaires et universellement acclamés du répertoire symphonique mondial.