C'est bien plus qu'une simple partition : Le Beau Danube bleu est le symbole absolu de l'âge d'or de Vienne, l'hymne officieux de l'Autriche et, sans doute, la mélodie classique la plus célèbre de la planète. Pourtant, ce triomphe universel cache un immense paradoxe historique et un démarrage pour le moins laborieux. L'œuvre naît dans un contexte de profonde déprime nationale. En l'été 1866, l'Empire d'Autriche vient de subir une défaite militaire humiliante face à la Prusse à la bataille de Sadowa. À Vienne, le moral est au plus bas, l'économie stagne et les fêtes de carnaval menacent d'être moroses. Pour secouer cette léthargie, le directeur de l'Association chorale des hommes de Vienne (Wiener Männergesang-Verein) demande à Johann Strauss II de composer une valse chorale entraînante et joyeuse pour redonner le sourire aux habitants. Le flop initial et le miracle parisien : Lors de la création en février 1867, l'œuvre est chantée. Mais le parolier de l'association, Joseph Weyl, y plaque des textes satiriques et ironiques sur la situation politique qui gâchent la poésie de la musique. Le public viennois l'accueille fraîchement. Le véritable coup de génie de Strauss se produit quelques mois plus tard, lors de l'Exposition Universelle de Paris de 1867. Invité à s'y produire, Strauss décide de supprimer totalement le chœur et les paroles, de peaufiner son orchestration et de jouer la valse en version purement instrumentale. C'est un raz-de-marée. Paris s'enflamme, l'empereur Napoléon III est conquis, et le succès devient instantanément mondial. En rentrant à Vienne, Strauss est un dieu vivant. Musicalement, l'introduction est un chef-d'œuvre de suggestion picturale : ces notes égrainées doucement par le cor sur un trémolo de violons évoquent le réveil du fleuve et le lever du soleil sur l'eau. Puis éclate le premier thème, construit sur un simple arpège ascendant de ré majeur, d'une fluidité et d'une évidence rythmique irrésistibles. Strauss y démontre son sens inné du Schwung, cette impulsion typiquement viennoise qui donne envie de tourner sur la piste. De nos jours, Le Beau Danube bleu reste le clou immuable et le point culminant du traditionnel Concert du Nouvel An de l'Orchestre Philharmonique de Vienne, rituellement interrompu par les applaudissements du public avant que le chef d'orchestre ne présente ses vœux au monde. Le cinéma moderne lui a également offert une seconde immortalité en 1968 grâce à Stanley Kubrick dans 2001, l'Odyssée de l'espace : en associant cette valse viennoise au ballet mécanique de navettes spatiales en orbite, le réalisateur a définitivement ancré la musique de Strauss dans le cosmos et l'imaginaire collectif.