Conçu à partir d'une vision fugitive de Stravinsky en 1910 — l'image d'un grand rite païen où une jeune fille danse jusqu'à la mort pour s'offrir au dieu du printemps —, le ballet est le fruit d'une collaboration intense avec le peintre, archéologue et spécialiste de la Russie ancienne Nicholas Roerich. Sa création le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris reste sans conteste le scandale le plus célèbre, fracassant et fondateur de l'histoire de la musique occidentale. Le public de la première, profondément dérouté par la sauvagerie inouïe de la partition et la chorégraphie anti-académique de Vaslav Nijinski (qui imposait des pieds en dedans, des corps pliés et des gestes saccadés), déclenche une véritable émeute dans la salle, mêlant insultes, sifflets et bagarres rangées. Le chaos est tel que les danseurs n'entendent plus l'orchestre et doivent suivre les comptes que Nijinski leur hurle depuis les coulisses, debout sur une chaise. Sur le plan esthétique, Le Sacre du printemps dynamite les fondements mêmes de la syntaxe musicale traditionnelle, opérant une révolution primitiviste et fauviste sans précédent. La grande force de l'œuvre réside dans l'émancipation totale du rythme, qui cesse d'être un simple cadre régulateur pour devenir une force motrice brute, asymétrique et tellurique. À travers l'usage obsédant d'accents imprévisibles (comme les célèbres accords martelés des Augures printaniers), de changements de mesures incessants, de superpositions polytonales et de frictions dissonantes, Stravinsky libère une énergie d'une violence presque mécanique. L'orchestration, colossale et percutante, sollicite un effectif instrumental gigantesque où les bois (notamment le célèbre basson solo initial dans un registre suraigu surréel) et le monumental arsenal de percussions sont poussés à des paroxysmes expressifs totalement inédits. Au-delà du cataclysme de sa création théâtrale, Le Sacre s'est immédiatement imposé au concert comme le chef-d'œuvre absolu et l'acte de naissance de la modernité musicale du XXe siècle. Sa trajectoire dramatique mène inexorablement vers la terrifiante Danse sacrale finale, un solo d'une complexité métrique redoutable qui pousse l'Élue sacrificielle, ainsi que les musiciens et le chef d'orchestre, dans leurs derniers retranchements athlétiques. Repris par les plus grands chorégraphes de l'histoire (de Maurice Béjart à Pina Bausch), et magnifié par les phalanges symphoniques les plus virtuoses de la planète, ce séisme esthétique continue de fasciner, d'irradier et de bousculer les générations par sa puissance viscérale, sa modernité intacte et sa stupéfiante intégrité poétique.