Deuxième jalon de la trilogie de génie écrite pour les Ballets Russes (entre L'Oiseau de feu en 1910 et Le Sacre du printemps en 1913), Pétrouchka est un chef-d'œuvre d'une truculence, d'une ironie et d'une modernité absolue. À l'origine, Stravinsky n'avait pas l'intention d'écrire un ballet : il souhaitait composer un Konzertstück (pièce de concert) pour piano et orchestre, où le clavier figurerait une marionnette désarticulée exaspérant l'orchestre par des cascades de notes insolentes, avant que ce dernier ne lui réponde par de formidables menaces de cuivres. Séduit par la force théâtrale de cette idée, l'imprésario Serge de Diaghilev convainquit le compositeur de transmuer cette page en un grand ballet narratif, tout en conservant le piano comme acteur central de l'orchestration. La véritable révolution de Pétrouchka réside dans son langage harmonique et sa motricité rythmique athlétique. Stravinsky y introduit l'un des concepts les plus célèbres de la musique du XXe siècle : la bitonalité. Le fameux « accord de Pétrouchka », qui caractérise le cri de détresse de la marionnette, superpose de manière dissonante deux tonalités majeures diamétralement opposées (do majeur et fa dièse majeur). Cet alliage produit une tension de cristal, un grincement sonore inouï qui traduit à merveille la double nature de Pétrouchka : un pantin de paille doté d'une âme humaine sensible et tragique. Sur le plan orchestral, Stravinsky déploie un artisanat d'élite d'une incroyable plasticité. Il dynamite les structures symphoniques du XIXe siècle en intégrant des chansons populaires russes, des comptines de foire et des valses mécaniques au milieu de textures d'une complexité rythmique métronomique. La partition exige des musiciens une discipline collective de fer et une écoute mutuelle superlative, les thèmes se télescopant avec la rapidité d'un montage cinématographique. En associant la chorégraphie novatrice de Fokine aux décors chamarrés de Benois et à la musique volcanique de Stravinsky, Pétrouchka a redéfini les contours de l'œuvre d'art totale. C'est une page d'une probité artistique supérieure, drame d'une solitude existentielle universelle déguisé en fête populaire, qui continue de fasciner les auditeurs par son énergie dionysiaque et sa poignante ironie théâtrale.