La Symphonie « Eroica » est sans doute le plus grand séisme de l'histoire de la musique symphonique. Il y a un « avant » et un « après » la Troisième de Beethoven. Composée alors que le musicien traverse une crise existentielle majeure (il vient de confesser sa surdité grandissante dans son tragique Testament de Heiligenstadt en 1802), cette œuvre marque sa vengeance sur le destin et le début de sa fameuse "période héroïque". L'anecdote de sa dédicace est entrée dans la légende : admirateur fervent des idéaux de la Révolution française, Beethoven avait initialement dédié sa symphonie à Napoléon Bonaparte, qu'il considérait comme le libérateur des peuples. Mais en mai 1804, lorsque son élève Ferdinand Ries lui apprend que Bonaparte s'est proclamé Empereur, Beethoven entre dans une rage folle. S'écriant : « Ce n'est donc qu'un homme ordinaire ! Lui aussi va fouler aux pieds les droits de l'homme », il se précipite sur sa table, prend le manuscrit et rature le nom de Bonaparte avec une telle violence qu'il transperce le papier. La symphonie sera rebaptisée : « Symphonie héroïque, composée pour célébrer le souvenir d'un grand homme ». Une révolution formelle : Au-delà du mythe politique, la rupture musicale est totale. Le public de 1805 fut complètement dérouté par la violence des dissonances, les ruptures rythmiques (les fameux syncopes qui coupent la respiration) et la longueur démesurée du premier mouvement. À un critique qui se plaignait de la durée interminable de la pièce, Beethoven répondit simplement : « Si je compose une symphonie d'une heure, c'est que j'ai des choses à dire qui ne tiennent pas en vingt minutes ». Le deuxième mouvement, la monumentale Marche funèbre, déplace le curseur de la musique vers la métaphysique. En faisant se succéder la mort (mouvement II) et la résurgence de la vie par le mythe de Prométhée apportant le feu à l'humanité (mouvement IV), Beethoven ne raconte pas l'histoire d'un général en particulier. Il signe le manifeste de l'homme moderne qui, par la seule force de sa volonté, triomphe de la souffrance et de la mort.